Par avance, désolé pour la longueur de la réponse et le formatage pour le moins improbable, mais comme tu le dis à juste titre, le sujet est riche.

En réponse: j'ai fait un peu de mise en forme, le texte d'Alec est le fil principal du billet, il me cite, et cite parfois les questions des députés UMP. C'est un peu ardu à lire, mais en général on s'y retrouve. S'il me semble à la lecture qu'il peut y avoir un doute sur qui dit quoi, je le précise en gras (UMP pour ce qui vient des questions des députés, BB pour les réponses que j'y ai apporté, et qu'Alec commente, AA quand c'est Alec qui reprend le fil.

Car au fond, nos positions sont pas si éloignées que ça si c'est de l'objectif dont il s'agit, à savoir faire en sorte que comme pour la poste chez toi ou la téléphonie chez moi, la neutralité soit de mise. A condition de s'en donner les moyens, ce qui peut expliquer les divergences qu'on peut avoir sur le sujet, et qui amène les observations suivantes visant à élever le débat.

A la question posée UMP: Comment s'assurer que les Fournisseurs d'accès à Internet ne profitent pas de leur position pour favoriser certains contenus au détriment d'autres ?, tu répondais :

BB: Ça, c'est une vraie bonne question. Le fond de la réponse tient en deux principes en apparence contradictoire, mais qui dans les faits se complètent. Le premier, est de ne pas les rendre responsable de ce qui circule. En effet, si les FAI sont responsables de l'usage qui est fait du réseau, ils vont cesser toute interconnexion, tout filtrer, et préférer bloquer des contenus parfaitement légitimes plutôt que de prendre le moindre risque. Il est donc fondamental que le FAI ne soit pas responsable de l'usage qui est fait du réseau, comme le marchand n'est pas responsable de l'usage qui est fait du marteau. Le second, est de rendre les FAI responsables de ce qu'ils font. En effet, comment s'assurer que les médecins ne profitent pas de leur position pour abuser leurs patients? Simplement, en les rendant responsables. Non pas des bêtises de leurs patients (ce serait idiot, on l'a vu), mais en les rendant responsables de leurs actes. La neutralité du réseau doit faire partie des obligations des opérateurs (et pas seulement des FAI, qui ne sont qu'une variété d'opérateurs), et les atteintes à cette neutralité, qui ont toujours pour conséquence des entraves à la concurrence et des atteintes à la liberté d'expression, doivent être très lourdement sanctionnées."

AA: Observons qu'au demeurant, c'est déjà le cas car au niveau national l'obligation des opérateurs de correspondances portant sur la neutralité par rapport au contenu et le respect du secret de la correspondance privée ne remonte pas à la directive e-commerce de 2000 (comme certains cherchent à le faire croire pour ajouter qu'il serait temps de mettre fin à cette exception, temporaire à leurs yeux), ni à la LRT de 1996, encore moins les lois de 1990 et de 1984 sur le service public des télécommunications, ni la réforme de 1962 faisant suite à la codification de 1952 mais... à une des toutes premières décisions de la Révolution, qui a largement inspiré tous les actes qui ont pu en découler, pour les postes, puis le télégraphe, le téléphone, la télématique et désormais Internet.

Autres questions / réponses, qui appellent quelques commentaires :

UMP: Les producteurs et diffuseurs de contenus doivent-ils contribuer aux financements des réseaux ?

BB Oui. Et ils le font.

AA: De façon incomplète, car la contribution se limite à la porte d'entrée. Dans le meilleur des cas elle peut intégrer le transit international mais ne couvre nullement le transport national. La boucle locale quant à elle étant du ressort de l'opérateur pour les coûts communs (équipement abonné, génie civil, câbles, points de concentration...), les coûts spécifiques (capacités supplémentaires mises en oeuvre pour le trafic entrant) ayant vocation à être supportés par ceux qui les induisent (en l'occurrence les pourvoyeurs de trafic entrant).

BB: Sauf erreur de lecture de ma part, un diffuseur de contenu, pour diffuser son contenu sur Internet, doit s'y raccorder, et pour cela le plus souvent fait appel aux services, rarement gratuits, d'un opérateur de réseau.

AA: Lequel opérateur de réseau assure le plus souvent l'intermédiation avec le FAI de l'utilisateur final, (qui est en fait la version IP de OBL - opérateur de boucle locale - téléphonique), afin d'éviter aux petits diffuseurs / hébergeurs / opérateurs d'aller contractualiser avec l'intégralité des OBL de la terre. Le plus souvent en refacturant ce qui historiquement lui coûtait rien, vu que c'était du peering gratuit, pratique désormais en cours d'extinction du fait de l'asymétrie de trafic.

BB: De même que le destinataire du contenu paye son raccordement au réseau.

AA: Il paye le droit d'accès au réseau. En best effort. Ce qui marchait tant bien que mal sur des applications asynchrones (web, mail, download...) n'est plus adapté à des applications temps réel comme le streaming (radio, TV, VoD...), la visio et d'une manière générale tout ce qui sera téléactivité, nécessitant de provisionner sur une approche dédiée (ie x Gbps pour les Youtube / DailyMotion, y Gbps pour la nébuleuse MS - aka Yahoo, Flickr, Facebook..., z Gbps pour les projets de cloud-computing de la firme à la pomme qui rêve de tuer la radio et la TV de papa au moyen de terminaux connectés & embarqués - et non plus mutualisée. Des extensions de capacités induites par du trafic extérieur (et qui par rapport à d'autres acteurs qui font l'effort d'optimiser les intercos n'apportent donc aucun bénéfice pour l'opérateur vu que le trafic sortant ne sature pas), c'est rarement gratuit : il va bien falloir répercuter les coûts d'une façon ou d'une autre.

Répercuter sur les abonnés les surcoûts spécifiques induits par les fournisseurs de contenus, ça me semble plutôt injuste et c'est pas le meilleur moyen d'inciter ceux qui retirent une valeur économique de ces échanges (par les abonnements, la pub, la valorisation des tours de table) à privilégier l'efficacité (par exemple en éclatant les liaisons d'interconnexion, en se rapprochant au plus près des abonnés finals, en optimisant les flux en fonction des réseaux d'accès).

Un peu comme si les clients d'un site de e-commerce particulièrement populaire se voyaient refacturés par la Poste ou UPS des nouveaux véhicules achetées pour faire face à la hausse du volume de colis à livrer. Un peu comme si les utilisateurs de sites très populaire de vidéoss en ligne se voyaient refacturés par EDF des extensions de capacités mises en place pour alimenter les gros datacenter où sont localisés les serveurs des sites en question.

Au final, ça reviendra à monayer la pénurie ou la qualité de service comme on l'appelle. Et là, c'est très dangereux, car ça ne pourra que déboucher à consolider de façon irréversible la position dominante des opérateurs aux extrémités de la chaine : d'un côté les opérateurs historiques intégrés, qui pourront (re)vendre du Minitel 2.0 et tuer toute concurrence au niveau local, et de l'autre les acteurs majeurs du contenus & des services qui seront ainsi en mesure d'anéantir toute possibilité d'émergence de concurrence et de services innovants sur leurs segments.

BB: Ainsi, vous payez l'hébergement de votre site web, et je paye l'accès Internet qui me permet de le consulter. Les opérateurs, qui ne sont que le transporteur dans cette histoire, sont bien rémunérés.

Ils sont rémunérés, mais cette rémunération ne couvre actuellement nullement les coûts spécifiques rencontrés par l'acheminement de trafic en provenance de tiers, ce qui n'est pas le meilleur moyen pour garantir la mise en place des extensions de capacités alors que le trafic départ ne sature pas. Alors qu'en téléphonie, le pourvoyeur de trafic rémunère l'utilisation des autres réseaux que le sien (tout comme il est rémunéré lorsque d'autres réseaux lui demandent de terminer / transiter du trafic) afin d'éviter de reporter cette charge sur l'opérateur terminant l'appel, et in fine les abonnés finals. Les capacités mises en place par FT pour terminer le trafic issu de SFR, Bouygues, Free, NC... ont été couvertes par les tarifs de gros facturés à ces derniers, et nullement par les revenus de l'abonnement afin d'éviter des subventions croisées sources de distorsions de concurrence (en gros, les abonnés FT fixe subventionnant le déploiement des réseaux Free, SFR & consorts).

BB: Bien entendu, les opérateurs intermédiaires, qui ne sont ni mon FAI, ni votre hébergeur, ne sont pas rémunérés de manière directe. Tout comme, quand j'envoie un colis en Allemagne, je ne paye que La Poste, qui se débrouille de ses accords commerciaux avec ses partenaires, les opérateurs s'arrangent entre eux pour s'entre-facturer le trafic qu'ils transportent pour compte de tiers. Il est donc parfaitement illégitime de considérer une rémunération qui soit, par exemple, liée à la valeur marchande du contenu transporté (La Poste est rémunéré autant qu'elle transporte un kilo de plomb ou un kilo d'or), et parfaitement illégitime de considérer que les producteurs de contenu doivent financer un autre accès à Internet que le leur.

Pour reprendre ton analogie avec la Poste (courrier & colis), cette dernière rémunère bien les réseaux auquel elle a recours (outre son circuit propre, il y a également les sous-traitant routiers qui payent les redevances des autoroutes empruntés, les transporteurs ferroviaires qui payent les droits de passage du réseau ferroviaire, les transporteurs aériens qui rémunèrent les gestionnaires aéroportuaires) pour fournir ses prestations. Car sans routes, sans réseau ferroviaire, sans infrastructures aéroportuaires de qualité, l'acheminement du courrier et des colis n'aurait aucune viabilité, au détriment notamment de l'aménagement du territoire et de l'égalité d'accès au service universel.

Pourquoi ce qui est valable sur la communication postale (qui supporte aussi bien des échanges interpersonnels que des services à valeur ajoutée permettant à des fournisseurs de services / produits de servir des marchés) ne le serait pas sur les communications électroniques ? En quoi une partie de la valeur qui tirée par les hébergeurs, les fournisseurs de services & contenus des investissements réalisés par les opérateurs afin de disposer d'infrastructures de bonne qualité servant de terreau propice à leurs activités commerciales ne reviendrait pas couvrir les coûts rencontrés par les opérateurs afin de permettent à ces hébergeurs & fournisseurs de services et contenus de proposer leurs services dans de bonnes conditions ?

Prenons un exemple. Vu que Free, SFR, Orange, Bouygues et consorts ce sont pour les geeks rien que des méchants qui ne pensent qu'au Minitel 2.0, et que du coup, à lire les réactions enflammées qu'on peut glaner ici ou là FDN va forcément se retrouver avec un afflux de gentils nouveaux sociétaires en provenance des méchants. Avec à la clé la transposition des usages, donc la moitié du trafic entrant en provenance de quelques acteurs, nécessitant n*10 Gbps dédiés. Vous faites comment ? Vous empilez les extensions de capacité pour la gloire ? Vous les refacturez à vos sociétaires (qui n'y sont pour rien si le trafic entrant n'est pas optimisé, et qui pour les sociétaires historiques ne sont pas tous des accros au Web 2.0) ?. Et le jour où vous décidez d'être physiquement présent sur le territoire le plus large par rapport à une collecte centralisée, et donc de capilariser votre réseau, là-aussi, vous allez établir à l'oeil des lambdas 10 Gbps sur x points de passage IP (à ce stade, plus de 5000 points concernés, la tendance n'étant pas à la baisse) pour acheminer le trafic entrant, alors que le trafic sortant de vos abonnés cadre avec les ressources existantes ?

Question suivante...

UMP: Si oui, comment faire pour que cela ne menace pas le développement des services ?

BB: Le vraie question sous-jacente, est subtilement différente. Les FAI estiment (à bon droit ou non, finalement, qu'importe) qu'il leur faut augmenter leur niveau de revenu pour pouvoir investir. Ils envisagent pour cela de ne pas respecter la neutralité du réseau, et donc de facturer les diffuseurs de contenu à forte valeur ajoutée, exerçant une forme de racket tout à fait lucrative.

Benjamin, comment veux-tu débattre sereinement d'un sujet aussi structurant si c'est pour employer des méthodes que tu réprouves lorsqu'il s'agit, à juste titre, de démonter les arguments de ceux qui ne conçoivent notre secteur comme un repère de gus dans des garages. Si je ne te connaissais pas, je mettrai cela sur le compte d'une philo de café du commerce, ce qui ne correspond pas à la réalité.

Comparaison n'est pas raison tu disais. Déjà on est dans un Etat de droit et le racket est sauf preuve du contraire pénalement sanctionné ici.

Ensuite, en quoi la neutralité signifierait-elle nécessairement gratuité ? En quoi le retour aux conditions d'origine du Net (à la base, les premières liaisons étaient... payantes, justement parce que le trafic était assymétrique) porterait-elle atteinte à la neutralité, sauf si neutralité ça veut dire préservation des intérêts de ceux qui continuent à bénéficient de conditions privilégiées par rapport aux nouveaux acteurs qui essayent d'émerger ? Sur quelles bases un principe, légitime lorsqu'il s'agit d'un service fourni en monopole (en l'occurrence le service téléphonique), de rémunération des opérateurs de transit & arrivée pour couvrir les coûts rencontrés pour mettre en place les capacités nécessaires à l'activité des opérateurs départ, deviendrait scandaleux lorsqu'on remplace le TDM par de l'IP. Alors qu'à la base, le contexte (l'accès à un abonné est une ressource essentielle, par essence non duplicable car seul Free permet d'accéder à ses abonnés, tout comme on ne peut pas se passer de FDN pour accéder à ses sociétaires) les réseaux et acteurs sont les mêmes ?

Invoquer de jolis principes sans se donner les moyens de les faire respecter, ça s'appelle de l'incantation. Sur le court terme, ca séduit les masses qui souhaitent être caressées dans le sens du poil (ou du temps-cerveau comme ils disent ), mais à moyen et long terme ça n'avance à rien.

On partage le même objectif, la préservation d'un modèle ouvert qui face aux Microsoft, France Telecom, TF1... a permis l'émergence d'un Gandi, d'un Free, d'un DailyMotion, ou tout simplement la pérennité d'un FDN.

Dès lors, essayons abordons la résolution du problème de façon responsable sous un autre angle : comment se donner les moyens pour que l'ensemble de la chaîne de valeur (avec au premier rang de laquelle les opérateurs d'abonnés finals) ne soit pas tentée de favoriser (la discrimination, j'y crois pas trop, à l'échelle d'un réseau desservant plusieurs millions d'abonnés avec de l'IP qui débute très en aval, c'est contre-productif & inducteurs de coûts inefficaces plus qu'autre chose), à caractéristiques égales, un contenu plus qu'un autre.

Tout simplement en permettant à chaque acteur l'opérateur d'être couvert sur les coûts spécifiques induits par l'acheminement dudit trafic.

En matière de télécoms, on s'est donné les moyens de faire respecter la neutralité. Un opérateur en situation de monopole doit faire droit à toute demande d'accès à son réseau pour atteindre ses abonnés (et permettre à ces derniers de joindre tout réseau). Le corollaire, c'est que l'utilisation de son réseau induite par des tiers doit être couverte, via le système des terminaisons d'appels (pour l'interpersonnel) / départ d'appel (pour le trafic, asymétrique, des services spéciaux, c'est à dire les call-centers, serveurs vocaux, plateformes d'accès à des services téléphoniques...).

Pourquoi en serait-il différemment, où les investissements dans la collecte (on parle de la collecte, donc tout ce qui est en amont de l'accès) sont depuis quelques temps déterminés par le développement du trafic entrant (sur lequel on a très peu de visibilité si ce n'est que la courbe est exponentielle) et non plus du trafic sortant ?

Les industries de réseaux comme les communications électroniques sont des industries à coûts essentiellement fixes : le véritable inducteur de coûts est le mix entre taux d'utilisation d'une ressource et son degré de mutualisation.

C'est pas tant le volume de trafic à écouler qui coûte, mais la façon dont il arrive et comment on peut (ou non) l'agréger pour bénéficier d'économies d'échelle.

Écouler 10 000 sources, que ce soit hier sur un 100 Mbps ou aujourd'hui sur une porte 10 Gbps, au niveau du backbone entre l'entrée dans le réseau et la couche accès, c'est paradoxalement moins coûteux au final que de le remplir avec un seul acteur. Bref, c'est relativement neutre (modulo l'amortissement des babioles en question, mais c'est gérable), les coûts unitaires n'ont effectivement pas trop bougé. Car c'est le modèle d'Internet avant le 2.0, mutualisation et foisonnement du trafic pour une techno qui n'était accessible que sur quelques points du territoire.

Sauf qu'avec le 2.0, on a désormais près de la moitié du trafic qui est désormais concentré sur quelques pôles, avec d'une part un très un fort niveau d'asymétrie, le solde couvrant les dizaines de millions de destinations possible, et d'autre part un niveau de qualité très poussé puisque la quasi-totalité du trafic poussé est pour des usages temps réel où c'est assez délicat de bufferiser (une page Web qui met une demi-seconde de plus à s'afficher suite à bufferisation, c'est pas grave. Par contre, sur un film acheté en VoD ou dans le cadre de la retransmission d'un événement sportif, c'est plus gênant, surtout quand ça tombe juste avant l'action décisive). Et à l'autre bout de la chaîne, et c'est plutôt une bonne chose, on a une techno désormais quasi-universelle puisque couvrant 100% du territoire, et en haut débit en l'espace d'une décennie 99% de la population sur près de 90% du territoire.

Et là, la porte 10 Gbps qui hier écoulait 10000 sources se retrouve petit à petit monopolisée par le trafic d'un seul acteur. Et si en plus on doit répliquer les portes 10 Gbps dans chaque noeud d'accès dans la pampa (ce qui d'un point de vue macro est une bonne chose en terme d'aménagement du territoire) alors qu'elles ne servent qu'à 99% sur du trafic descendant avec 5 inducteurs qui accaparent 75% de la capa, on a beau prendre le problème par tous les côtés, mais il est un fait que le modèle originel (on se partage ce qui est dispo et on facture pas car c'est réciproque) n'est plus tenable lorsque quelques acteurs se retrouvent de fait avec des ressources dédiées sans en rémunérer l'utilisation (car la BP payée à l'hébergeur ne couvre que le segment hébergeur <-> opérateur de raccordement)

L'IP étant désormais une techno universelle, un outil essentiel dont l'accès est un impératif de justice sociale pour reprendre les propres termes du Premier Ministre, on est désormais sur un marché biface comme le qualifient les économistes.

Que ça plaise ou non, Internet, ça ne sert pas qu'à mettre en relation des abonnés (au sens individus physiques ou moraux) entre eux (volet interpersonnel), ça sert également à des fournisseurs de services & contenus d'atteindre des utilisateurs (volet services à valeur ajoutée). On peut tout à fait comprendre que la présentation du contexte est pour le moins maladroite, mais sur un sujet aussi complexe que passionnel, on peut difficilement faire exhaustif et parfait en quelques lignes !

Internet a donc plusieurs composantes, c'est un fait intangible. Ne retenir que ce qui nous arrange (communications électroniques = accès à des services & contenus vs communications électroniques = échanges interpersonnels) c'est pas vraiment faire preuve de neutralité.

Un marché donc où il faut recouvrer les 2 utilisations possibles : d'un côté le fait pour les abonnés finals d'être en mesure de joindre la terre entière au moyen d'un accès fourni par l'opérateur, et de l'autre côté, un fournisseur de services / contenus IP d'être en mesure d'atteindre le maximum d'abonnés finals (ou eyeballs pour titiller les quelques geeks de services pour lesquels c'est un gros mot).

Si on fait un parallèle avec le service téléphonique, un abonné Freebox peut joindre un abonné du Guatalpata oriental (alors qu'on n'a aucun accord d'interco avec les opérateurs locaux du Guatapalta), un abonné Orange peut être joint depuis un abonné SFR, et les abonnés NC sont reliés avec le reste du monde (tandis que le reste du monde peut joindre NC sans être forcément directement relié à NC) . Et à l'inverse, un abonné d'un petit opérateur du Kansas non directement interconnecté avec FT ou Free ou SFR peut joindre l'ensemble des abonnés français. Tout simplement parce que, même si par essence un OBL (hier sur la téléphonie, aujourd'hui sur l'accès IP) est en position de monopole sur l'accès à ses abonnés, on a tous intérêt à l'interopérabilité car l'effet de club a ses limites (le trafic SMS a explosé le jour où c'est devenu interopérable).

A ce titre, des obligations particulières, proportionnées, objectives, transparentes et non discriminatoires, pèsent sur les opérateurs, le cas échéant sur intervention des autorités de régulation (au titre notamment des articles L.34-8, L.37-2 & D.99-11 CPCE) :

  • obligation de faire droit à toute demande raisonnable d'interconnexion pour l'accès aux abonnés, y compris en transit pour garantir l'interjoignabilité des différents réseaux / services
  • dans des conditions objectives, transparentes, non discriminatoires : à interco égale, un "petit" (le terme n'est pas péjoratif hein) opérateur comme FDN le jour où vous proposerez du service téléphonique paye son trafic au même prix qu'un Free ou SFR, lesquels ne sont nullement privilégiés par FT face aux petits. Ainsi, un "petit" opérateur qui se monte bénéficie du même niveau de traitement qu'un gros, il n'existe plus de barrières à l'entrée sur le marché autres que légales, on est assez bien placés pour en parler puisqu'il y a 10 ans, face à un Cegetel ou Worldcom pour lesquels n'avaient d'yeux que les pouvoirs publics de l'époque, on ne pesait pas grand chose avec LD.
  • rémunération de l'utilisation terminale des réseaux via une TA, fixée sur la base des coûts pertinents d'un opérateur efficace, pour éviter d'en faire un centre de profit. Et que donc, si surcoût il y a du fait de choix inefficaces, ce surcoût n'a pas à être répercuté sur les tiers. On a également la garantie qu'un "petit" opérateur ne paiera pas pour les "grosses" extensions de capacités mises en oeuvre pour faire face aux besoins des "gros" opérateurs.

Car sur un marché biface, l'utilisation interne et sortante est couverte par les revenus de l'abonnement. L'utilisation entrante elle n'est pas couverte par les revenus de l'abonnement (ne serait-ce pour éviter les usages dévoyés, comme on a pu le voir sur le mobile avec le différentiel TA Mobile vs TA Fixe ce sont les abonnés fixes et internationaux qui contribuent aux marges des opérateurs mobiles) mais pas une charge payée par l'inducteur d'utilisation, cette charge pouvant être directe en cas de liaisons sans intermédiaire ou indirecte via l'entrée en lice d'intermédiaires faisant le lien entre les différents acteurs.

Au nom du principe de neutralité technologique rappelé encore récemment dans le paquet de révision des directives, pourquoi ce qui a permis une véritable concurrence (en tout cas sur le fixe, marché où historiquement les obligations ont été assez fortes) sur le marché téléphonique & de l'accès Haut Débit ne le serait pas en matière de transport de données ?

Et comme je vois venir d'ici les cris d'orfraies (car finalement, un geek peut être à certains égards au numérique ce que le réac est à la politique), précisons à toutes fins utiles qu'une charge de terminaison est nullement un frein à l'essor d'offres compétitives, comme en témoigne sur la téléphonie les offres d'abondance (vu que illimité c'est devenu politiquement incorrect) qui ont permis de stimuler les usages, signe que les consommateurs ne se restreignent plus.

Qu'on s'entende bien : à ce jour, en l'état actuel du droit positif, la neutralité signifie qu'un opérateur qui dispose des capacités nécessaires n'a effectivement pas à dégrader les conditions d'acheminement de trafic depuis / vers des tiers dès lors que le trafic considéré cadre avec les normes, les contraintes d'exploitation ainsi que les usages en vigueur. Et la proposition de révision des directives ici ainsi que les orientations précisées par la FCC viennent préciser que cela n'interdit pas de gérer le réseau pour faire en sorte de garantir la qualité de services essentiels, comme par exemple les appels d'urgence, les communications téléphoniques interpersonnelles dont d'aucuns souhaiterait

Ne rien faire, c'est justement tuer le modèle ouvert et basculer dans un modèle fermé qui, au final, ne contribuera qu'à assoir durablement la position des acteurs dominants sur tous les maillons :

  • l'accès, avec des opérateurs historiques à la tête de ressources de génie civil héritées du temps de la puissance publique, pour certains intégrés entre fixe & mobile, accès & contenus,
  • le transit, avec des opérateurs moneyant fort cher le droit de pouvoir joindre le reste du monde,
  • les contenus, avec des acteurs qui auront fait main basse sur toutes les sources en amont tout en préemptant en aval toutes les capacités disponibles au niveau de l'accès.

Il en va de la survie à terme de groupes locaux tels que Canal, Bertelsman, Lagardère, Prisa, Endemol. On peut passer du temps, à l'instar d'un paquet de geeks, à leur vomir dessus, il n'en demeure pas moins qu'ils sont les principaux soutiens à la préservation de la diversité culturelle (au sens autre que US). Il en va également de l'aménagement harmonieux du territoire.

Au final, quels seront les retombées d'une remise à plat du modèle, pour répondre à ta question sur "quelle importance à défendre la neutralité du réseau" :

  • La fin des distorsions de concurrence car les conditions de développement de nouveaux acteurs sont assurées. Un modèle ouvert a permis l’émergence d’un Google qui est venu mettre fin à la suprématie Microsoft. En garantissant la pérennité du modèle ouvert, la terminaison de trafic peut réduire les distorsions de concurrence dont bénéficient les grands acteurs du Web actuel, et permettre l’émergence de nouveaux acteurs (Deezer, Hulu like…)
  • Le rapatriement de la création de valeur, par la relocalisation des plateformes & la capillarisation des liens d’interconnexion. Plus le contenu sera proche de l’utilisateur final, meilleure sera la qualité (on y peut rien, ce sont les lois de la physique, plus le signal est proche, meilleure est la qualité !). Cette relocalisation de la création de valeur permettant de faire contribuer tous les acteurs de façon équitable et réaliste.
  • La préservation des diversités culturelles locales : l’accès aux utilisateurs finals est ainsi garanti, sans possibilité pour un acteur dominant du contenu d’évincer des acteurs locaux. La pérennité d’acteurs historiques des contenus locaux, arrivés tardivement sur Internet mais principaux soutiens de la création culturelle, sera garantie.
  • Un système vertueux par une meilleur efficacité technique. On se retrouve avec de bons signaux économiques, incitant à la capillarisation des grosses interconnexions (comme pour le téléphone hier et le DSL aujourd'hui, plus l’interconnexion sera proche de l’utilisateur final, plus les coûts seront réduits).

On y trouve également une incitation pour les inducteurs de trafic à adapter les contenus aux spécificités des réseaux d’accès. Actuellement, faute de signal économique en ce sens, les acteurs de la video sur Internet ne sont nullement incités à optimiser les formats en fonction du réseau ou terminal d’accès. La saturation des réseaux mobiles s’explique en grande partie par des vidéos 2 Mbps envoyées sur des terminaux où des formats 6 fois inférieurs suffiraient, alors que les sites Web ont très vite su, du fait de la monétisation de l’audience, s’adapter aux iPhones/BlackBerry/iPad ! On tient également un moyen autrement plus efficace que toutes les tentatives de blocage / filtrage afin de juguler du trafic inefficace (SPAM, phishing…) qui prolifèrent faute de signal économique.

  • Une desserte du territoire harmonieuse. En effet, coûts de traversée du réseaux couverts + trafic efficace (ie contenus adaptés aux spécificités des réseaux d’accès) = incitation pour les opérateurs à développer l'accès le plus large.

L'extension continue de la zone arrière du dégroupage (alors que seulement 5% des NRA permettent de couvrir déjà plus de la moitié des abonnés) s'inscrit dans cette logique. Laisser les opérateurs assumer seuls les surcoûts induits par le trafic en provenance de l'extérieur, c'est au final courir le risque de cantonner les offres d'accès les plus compétitives à ces fameux 5%.